Regards du Président du Conseil scientifique, Denis PESCHANSKI

Regards du Président du Conseil scientifique, Denis PESCHANSKI

«Le mémorial du camp de Rivesaltes a vocation à rendre compte de notre histoire très contemporaine.»

«Dans le second vingtième siècle, la France a connu deux traumatismes majeurs, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre d’Algérie. La Seconde Guerre mondiale sera vue au travers du sort réservé aux internés dans les camps du sud de la France entre 1939 et la Libération. Le phénomène est massif puisqu’on estime que plus de 600 000 personnes sont passées alors par l’un de ces camps. Tous parias, ce furent les Espagnols et les volontaires des brigades internationales chassés par la victoire franquiste, mais aussi les « indésirables étrangers » dès la fin de 1938 ou les ressortissants allemands et autrichiens quand la guerre fut déclarée ; ce furent les communistes, avant comme après la défaite puis, après la débâcle, les Juifs et les étrangers, des Tsiganes chassés d’Alsace, des femmes jugées dangereuses ou même des droits communs qu’on ne voulait pas relâcher au sortir de la prison. Car telle était la règle : l’internement administratif visait des personnes non pour le crime ou le délit qu’elles étaient suspectées d’avoir commis, mais pour le danger potentiel qu’elle représentait pour l’Etat et la société.
On sait aussi trop rarement que ces camps du sud furent des antichambres de la mort pour les Juifs livrés aux Allemands par les gouvernants de Vichy au nom de la collaboration. Quelque temps plus tard, la France fut secouée par un autre drame, celui des guerres coloniales. Nous lirons cette histoire au travers d’une population particulière, celle des Harkis, ces supplétifs de l’armée française qui furent les premières victimes de la paix enfin revenue après les accords d’Evian. Beaucoup de ceux qui restèrent en Algérie furent massacrés. Ceux qui purent être transférés en métropole furent hébergés, à Rivesaltes ou Bias par exemple, oubliés de tous ou presque. Mais s’il s’agit, au travers de ce mémorial, de raconter la tragédie des indésirables, nous voulons aussi adresser un message d’espoir, celui de la solidarité et de l’entraide, de l’assistance et de la résistance. Un vaste espace sera donc consacré à l’histoire des oeuvres d’assistance depuis la fin du XIXe siècle et la naissance de la Croix-Rouge jusqu’aux combats des oeuvres d’aujourd’hui marqués par les débats sur le « droit d’ingérence humanitaire ». C’est une épopée que nous voulons raconter, celle de ces hommes et de ces femmes qui se sont dévoués pour toutes les victimes d’un grand siècle de
souffrance. Mais une épopée qui s’inscrit dans l’histoire et qui, à ce titre, doit être interrogée, car ceux-là mêmes qui ont mené ce combat se sont interrogés : jusqu’où intervenir sur le terrain sans légitimer le plus fort ? Faut-il rester neutre au risque, alors, de cautionner l’oppresseur ? Doit-on rester sur le seul terrain légal quand le sauvetage peut dépendre d’une action clandestine ?

Ce sont donc de grandes questions que le Mémorial de Rivesaltes nous permettra de poser.
Questions d’histoire, de mémoire et d’éthique.
Questions pour analyser le passé mais tout autant pour comprendre le présent et, nous l’espérons tant, pour préparer l’avenir.»
Denis Peschanski
Historien, directeur de recherche au CNRS et président du conseil scientifique du Mémorial du camp de Rivesaltes